Créer une liste citoyenne et participative
Podcast avec Xavier Crouan
Comment un groupe de citoyen a réveillé l’envie de démocratie dans une petite cité balnéaire de Bretagne en utilisant des méthodes d’intelligence collective ?
Le site de l'association "Et si Saint-Lunaire c'était vous” https://et-si-st-lunaire.fr
Les piliers de notre cathédrale représentative s’effritent.
Ce que Xavier Crouan nomme une « fatigue démocratique » n’est plus une simple lassitude, mais un affaissement de la confiance. Entre 2014 et 2026, le nombre de listes uniques dans les communes de 1 000 à 20 000 habitants a bondi de 32 % à 48 %. Face à cette raréfaction de l’offre politique, dans une petite cité balnéaire bretonne, Saint-Lunaire, un groupe a choisi d’innover et de proposer une approche participative.
Alors que nous nous sentons souvent prisonniers d’un carcan administratif, le cadre législatif actuel permet pourtant de tout réinventer. Le véritable verrou n’est pas juridique, il est mental. C’est la “culture du chef”, ce modèle patriarcal et descendant, qu’il faut briser. Saint-Lunaire prouve qu’il est possible de passer d’une cité endormie à une communauté en pleine effervescence citoyenne dès lors que l’on ose sortir du dogme de la verticalité.
75 % des Français rejettent la verticalité
L’aspiration au changement est là. Une enquête IFOP de janvier 2026 révèle que 75 % des Français rejettent un fonctionnement municipal trop vertical. Ils ne veulent plus subir, ils veulent agir.
Le modèle né de la Révolution française, fondé sur une délégation de pouvoir quasi-aveugle, arrive à bout de souffle. Le contrat démocratique actuel est perçu comme une dépossession :
“On délègue une partie de la quasi-totalité de notre citoyenneté à des représentants qui reviennent 6 ans après et qui font ce qu’ils veulent.”
Cette rupture entre le moment du vote et l’exercice du pouvoir crée un vide que seule une implication continue peut combler.
L’intelligence collective est une méthode qui fait ses preuves, pas une utopie.
À Saint-Lunaire, la participation n’a pas été un slogan de campagne, mais une architecture rigoureuse. Tout a commencé dès juillet 2024, près de deux ans avant le scrutin, avec la création d’une association collégiale. Ici, pas de président : chaque membre était vice-président, abolissant d’emblée toute hiérarchie.
La transformation de l’intérêt individuel en “objet collectif” a reposé sur des dispositifs techniques précis :
Le Forum Ouvert : Imaginez 70 personnes sans ordre du jour préétabli, ce sont les participants qui le définissent. Sous le son d’une cloche, les participants circulent entre les tables. La logique est cumulative : on ne repart jamais de zéro, on enrichit le travail du groupe précédent. Cette approche transforme les citoyens en co-constructeurs.
Les « Crêpes Citoyennes » : Des ateliers thématiques au cœur d’une crêperie locale, alliant convivialité et fond technique.
La rigueur de la traçabilité : Sur 400 propositions brutes, 185 projets traçables ont été extraits. Chaque proposition était identifiable, de l’atelier initial jusqu’au programme final.
Cette méthode garantit une éthique de la transparence et empêche que le débat ne soit capté par ceux qui parlent le plus fort.
Le “localisme” : Le défi invisible de l’identité
Saint-Lunaire vit le défi classique des stations balnéaires : 2 700 résidents permanents et 15 000 estivaux. L’ancienne municipalité focalisée sur les villas du front de mer, voyait les soixante hameaux de la commune comme de simples “coins de verdure”.
La démarche citoyenne a renversé cette perspective. En allant chercher les citoyens là où ils vivent toute l’année, le projet a redonné une voix à tous les habitants de la commune. L’approche participative a permis de réintégrer ces hameaux oubliés, transformant une identité saisonnière de carte postale en une communauté humaine soudée. C’est là toute la force du nouveau localisme : il ne s’agit pas d’exclusion, mais d’un ancrage profond dans la réalité géographique et sociale du territoire.
L’audace des citoyens face à la complexité technique
On entend souvent que les sujets techniques (eau, érosion du trait de côte, énergie…) seraient la chasse gardée des experts. En 2022, Saint Lunaire n’était qu’à trois semaines d’une rupture totale de stock d’eau potable. Face à une telle urgence, la décision verticale ne suffit plus ; elle nécessite une acceptabilité sociale que seule la compréhension partagée peut offrir.
L’expérience montre que des citoyens tirés au sort, lorsqu’ils bénéficient d’une phase d’acculturation et de l’apport d’experts (à l’image de la convention citoyenne sur la fin de vie), produisent des propositions souvent plus audacieuses que celles des élus. Libérés des calculs électoraux à court terme, les citoyens osent des transformations structurelles là où les politiques traditionnels se montrent frileux.
Amorcer un changement culturel
Avec un score de 27 %, la liste citoyenne n’a pas conquis la mairie, mais elle a réussi une prouesse culturelle. Dans une commune verrouillée par le même édile depuis 30 ans, ce score a agi comme une petite révolution culturelle.
La véritable révolution a eu lieu dans la structure même de la liste via l’élection sans candidat. Xavier Crouan n’a pas décidé d’être chef ; il a été choisi par le collectif après un processus de votation sans candidats déclarés.
“Tout le monde nous a dit qu’on avait réveillé la citoyenneté et la démocratie à Saint-Lunaire qui était endormie depuis 30 ans.”
Vers une “Autodémocratie” ?
L’exemple de Saint-Lunaire nous enseigne une leçon importante : pour ne pas faire de la « cosmétique participative », il faut se former. Des structures comme Fréquence Commune prouvent que la démocratie est un savoir-faire qui nécessite des outils de facilitation et une éthique rigoureuse.
L’échelle locale pourrait devenir le laboratoire de notre avenir national. Elle est le lieu où l’on peut enfin passer du vote “contre” au vote “pour”, de la plainte à la construction.


